Le Général Leclerc en Indochine 1945-1946

 

Le Général LECLERC en INDOCHINE

 

 

 LA MISE SUR PIED DU CORPS EXPÉDITIONNAIRE

par le Commandant LANGLOIS,
Chef de Cabinet du Général Leclerc
1947 – ancien aide de camp du Général en Indochine

 

L’ŒUVRE du général Leclerc en Indochine est mal connue des Français.

C’est d’abord parce que pour lui-même il n’a jamais recherché la « réclame » ni fait de propagande ; c’est ensuite parce que, dans le monde tel qu’il était en cet hiver 1945-1946, il a pensé que le silence pouvait faciliter la cause de son pays dans cette partie du monde ; c’est, enfin, ceci étant la conséquence de cela, parce qu’aucun événement à sensation n’a retenu l’attention de l’opinion publique ou de la grande presse, instinctivement tournées vers les préoccupations intérieures.
Cette œuvre est considérable.
Elle est à la base du retour de nos couleurs en Extrême-Orient.
Mais, à cette heure où le problème de nos relations avec les populations annamites n’est pas encore résolu, à cette heure où des négociations s’ébauchent ou se poursuivent, il est peut-être inopportun d’en citer toutes les données, d’en découvrir tous les aspects.
Par contre, il nous a paru qu’il pouvait être utile, dans le seul dessein de servir la mémoire de notre chef, d’attirer, dès maintenant, l’attention sur son action durant la période qui s’écoule du jour où il a reçu du gouvernement français la mission de se rendre en Indochine jusqu’au jour où il y est arrivé.

8 mai 1945 : c’est la victoire !

Pour les bons Français, c’est un grand moment ; pour ceux qui ont combattu, c’est le repos, c’est la détente.
Avec la nostalgie soudaine des heures glorieuses qu’ils viennent de vivre, les soldats se tournent déjà vers les occupations pacifiques, la famille, les plaisirs de chaque jour, bref, vers la vie normale, qu’ils apprécieront  d’autant plus qu’ils en ont été plus longtemps privés.
Mais le général Leclerc est d’une autre trempe. Les honneurs ne l’intéressent pas.
Le repos, l’a-t-il mérité? Il sent tout de suite que la tâche n’est pas terminée.
En Extrême-Orient, la lutte continue, et il reste une terre française à libérer : l’Indochine.
Refusant tous les postes qui lui sont proposés, il demande à prendre le commandement du corps expéditionnaire. Il demande…, il insiste.
Le 29 mai, il obtient satisfaction. S’il pressent les difficultés innombrables et de tous ordres qui vont s’opposer au retour de la France, il sait aussi qu’il est le plus apte à les surmonter. Les bases de ce corps expéditionnaire ont été jetées dès Alger par le général de Gaulle.
Qu’existe-t-il au 29 mai? Cinq cents hommes à Ceylan, la Ire D. C. E. 0. ou 3e D. I. C. en formation en France, aucun armement, pour ainsi dire aucun matériel. En quarante-huit heures, le Général a formé l’ossature de son état-major, qui s’installe rue François-Ier. Dès le 7 juin, il envoie son chef d’état-major à Washington prendre un premier contact avec les Américains : en même temps, il détache dans toutes les unités en formation des officiers qu’il a choisis dans sa division et qui vont diriger, accélérer l’instruction de la troupe. La 9e D. I. C., en occupation, est désignée pour être la 2e division du corps expéditionnaire. Le 30 juin, le Général fait sa première inspection dans le Midi. Aux troupes de la 3e D. I. C., un peu oubliées, un peu sceptiques sur un emploi qu’elles attendent depuis quelque temps, il apporte la certitude du combat, la foi dans la tâche à accomplir, il apporte son prestige, il apporte une âme.

Durant ces jours, son activité est inlassable ; il voit es ministres, les chefs d’état-major, les commandants le division, toutes les administrations qu’une telle expédition met en cause, il arrache un régiment par-ci, du matériel par-là, il étudie, il réfléchit, voit tous es volontaires… assiste aux conférences de l’Ecole les Langues orientales.

Le 10 août, le Japon capitule ; il faut faire vite. Le 15 août, le Général est nommé commandant supérieur des troupes françaises d’Extrême-Orient. Le départ pour Calcutta est fixé au 18. Des télégrammes partent dans tous les sens pour rappeler les officiers de l’état-major en mission dans toute la France ; un officier part pour Londres chercher des tenues de toile ; on boucle les valises. Le Général est souriant, l’heure de l’action a sonné. Le 18 août, c’est le départ : deux Dakotas d’Air France, onze officiers, quatre sous-officiers, quatre civils, dont M. Mus, actuel directeur de l’École de la France d’outre-mer. Adieux à la France, qu’il faut quitter à peine retrouvée ! On nous charge de lettres pour les Français d’Indochine, de messages, de recommandations…

A Karachi, le Général apprend qu’il est désigné pour représenter la France à la signature de la reddition japonaise et que l’amiral lord Louis Mountbatten, commandant interallié du théâtre d’opérations du Sud-Est asiatique, se trouve à Kandy. Il décide de s’y rendre. Kandy (Ceylan), poste de commandement de l’amiral Mountbatten, à 1.500 mètres d’altitude, au milieu de l’île. Certains en font l’emplacement du paradis terrestre. Déjeuner chez l’amiral. « Voulez-vous que nous parlions demain ? », dit l’amiral. « Ce soir », dit le Général, qui est pressé. Le but est d’obtenir des Alliés le maximum de bateaux pour le transport des troupes, l’équipement des cinq cents hommes de Ceylan, l’équipement de la 36 D. I. C.

Arrivé le 22 à Kandy, le Général en repart le 24 pour Calcutta (2.000 kilomètres), où se trouve un poste de la D. G. E. R. qui a de très sûrs et précieux renseignements sur l’Indochine, y a quelques agents et des liaisons avec Sainteny, parachuté à Hanoï, et Cédile, parachuté à Saïgon. Premier rapport à Paris. Le 25 août, retour à Kandy, anniversaire de la libération de Paris… Quelques souvenirs…

Et, de nouveau, ce ne sont que démarches auprès des Britanniques, pour obtenir des bateaux, des Américains, pour qu’ils équipent les troupes du général Alessandri, repliées en Chine après le coup de force japonais du 9 mars 1945. Il faut toute la puissance de persuasion du Général, tout son acharnement pour obtenir la moindre chose. Aux yeux des Alliés, en effet, rien ne presse ; la guerre est finie depuis la capitulation japonaise, mais, pour nous, elle ne le sera que lorsque nous serons rentrés dans notre dernier territoire, l’Indochine.

Le 29 au matin, départ pour Tokyo dans le York de Mountbatten, bel avion bien aménagé. Durant le voyage, le Général écrit des notes, médite, lit les ouvrages sur l’Indochine, ses mœurs, sa conquête…

Une heure d’escale à Calcutta. Le Général écoute les derniers renseignements, donne ses ordres.

Arrêt d’une demi-journée à Manille ; arsenal gigantesque, navires, aérodromes, matériels, ravitaillement.

Escale brève à Okinawa ; formidable porte-avions, quatre-vingt mille aviateurs ; des navires, des dépôts, des hommes.

Le 31 août, vers 16 heures, arrivée à l’aérodrome d’Atsugi. Une seule division américaine, la ne aéroportée, tient la tête de pont, dix-sept divisions japonaises sont autour ! Entrée pittoresque à Yokohama, en pleine nuit, sous la pluie, dans une vieille ambulance japonaise que chaque cahot risque de laisser en miettes. Entrevue avec Mac-Arthur. Très grand chef, simple, sûr de lui, énergique. Devant l’ampleur et la complexité de la tâche du général Leclerc, il doute un peu du succès. « En tout cas, amenez des troupes, le plus possible de troupes. » Ses pouvo rs de commandant en chef ont cessé à la capitulation ; c’est dommage, car il nous aurait sûrement aidés. Il écrira toutefois pour nous appuyer à Washington, en Chine… Ambiance très sympathique à cet état-major américain du Pacifique ; les généraux ont, pour la plupart, fait la guerre de 1914, suivi les cours de nos écoles militaires ; ils viennent de terminer une campagne gigantesque. Ce ne sont pas des politiciens, mais des réalisateurs. Promenade sur les pentes du Fuji-Yama, après avoir enfreint, riant comme un collégien, l’ordre de ne pas sortir de la tête de pont. Joli pays, habitants respectueux, à peine surpris. Tout se passe bien. Déjeuner dans un hôtel rempli d’Allemands réfugiés, un peu ahuris, ceux-là ! Le 4 septembre, départ. Le Général pousse la voiture en panne, rabroue le chauffeur japonais de quelques mots d’arabe ; nous perdons nos bagages, enfin, les voilà, et nous décollons. Mêmes escales qu’à l’aller et, le 6 septembre à minuit, nous nous posons à Calcutta, où l’on ne nous attend pas à cette heure. Le Général prend un taxi, va réveiller le colonel Roos à la D. G. E. R., il veut avoir les derniers renseignements, redonner des ordres. Il ramène le colonel au terrain pour ne pas perdre des minutes précieuses. Il était temps ; nos pilotes, quoique britanniques, commençaient à s’impatienter. Et l’on arrive à Kandy. Le 9, de Kandy le Général va à Singapour, où sera signée la capitulation des forces japonaises du Sud-Est asiatique.

Visite au « Richelieu », contacts avec les officiers et les hommes qui seront des premiers à rentrer en Indochine. Le Général mène tout de front, s’occupe de tout, imprime partout sa marque. Les divers départements ministériels français ont envoyé et continuent d’en-voyer des représentants qui, sans liaisons entre eux, sans ordres de Paris, sont « dans la nature ».

Le Général stimule notre trésorier-payeur en Chine, dirige nos envoyés diplomatiques au Siam, envoie l’un de ses officiers auprès de Tchang Kai Chek, approuve les plans de l’inspecteur des Finances. Les Alliés s’en rendent compte, sont impressionnés, et notre prestige s’en accroît d’autant ; avec lui on sait à quoi s’en tenir. Invité à droite et à gauche, car sa personnalité est attirante, il ne pense qu’au but à atteindre : « Donnez-moi des bateaux. » Cette période chez tous est à l’euphorie, pas au travail, la victoire est encore proche ; il faut secouer tout le monde. Que de démarches, que de colères, que de persuasion cela demande ! Seul, à Ceylan, le Général actionne Paris, Calcutta, l’Indochine…

Pas une fois, le Général ne doute… et pourtant les nouvelles ne sont pas toujours bonnes : la 9e D. I. C., qui doit être la première à débarquer, n’a pas encore quitté la France, les Chinois ne se conduisent pas toujours en alliés, etc. Cependant, il faut faire vite, car le temps travaille contre nous ; tout retard permet aux Japonais et aux révolutionnaires de mettre au point leur organisation, d’alimenter leur propagande.

Conformément aux plans alliés (Conférence de Potsdam) l’Indochine est divisée en deux parties par le i6e parallèle : le désarmement des forces japonaises du Nord est confié aux Chinois ( ?), celui des forces japonaises du Sud, aux Britanniques. Quel effet cette arrivée de troupes étrangères va-t-elle produire sur les Annamites, chez qui une propagande insidieuse développe le thème de notre faiblesse? Ah ! si nous avions des troupes sous la main… et de nouveau, le Général lance des appels, remue tout le monde.

Il obtient du commandement allié qu’aux premières troupes britanniques qui atterriront à Saïgon soit adjoint un commando français de deux cents hommes. Il obtient que l’on actionne Londres pour que soient rendus disponibles les navires nécessaires au transport de la 9e D. I. C. Cette question du shipping est la plus angoissante ; tous les navires alliés sont intégrés dans un pool qui les répartit, et les Américains ont besoin de bateaux pour rapatrier leurs troupes, assurer leurs communications, les Anglais de même, et les Hollandais en veulent pour l’Indonésie. Il faut se battre, il faut arracher bateau par bateau. Dans le même temps, le Général fait parachuter quelques hommes au Laos, intervient auprès des Chinois pour que ceux-ci calment les Annamites qui lancent à la radio des appels à la révolte. Plus la journée a été dure, plus les nouvelles sont alarmantes, plus le sourire du Général paraît libre, plus réconfortant. Quelle solidité, quelle confiance il inspire à tous ! Les « techniciens » indochinois l’abreuvent de bons conseils, de plans séduisants ; le général écoute, réfléchit, ne dit mot ; il verra sur place.

Début octobre ; le Général décide sans plus attendre d’aller à Saïgon. La révolte couve, les escarmouches sont quotidiennes, nos compatriotes n’en peuvent plus. La vue du Général, la certitude qu’il est là, avec eux, leur redonneront courage. Le départ a lieu le 3 octobre, les Anglais ont enfin promis des bateaux pour la 9e D. I. C., nous en connaissons les noms, les dates de disponibilité. Il est décidé que l’équipement de la 3e D. I. C. sera prélevé sur le matériel britannique déjà dans le Sud-Est asiatique. Escale à Calcutta, dernier télégramme pour aiguillonner l’arrière. Le 4, escale à Rangoon.

Le 5 au matin, départ pour Saïgon. Le Dakota qui nous emmène (le seul avion que nous ayons) est trop chargé et a beaucoup de mal à décoller. A 15 h. 30, atterrissage à Tan-Son-Nhut, aérodrome de Saïgon. A 16 heures, le Général se met au travail dans le palais du Gouvernement général.

C’est une nouvelle période de son œuvre indochinoise qui commence.

A cette date, se trouvent à Saïgon les cinq cents hommes des commandos du 5e R. I. C., quelques sections débarquées des navires de guerre, quatre cents hommes valides des anciennes troupes d’Indochine que l’on vient de réarmer, c’est peu ! Les premiers volontaires de la 2e D. B. arriveront fin octobre, les premiers détachements de la 9ème D. I. C., mi-novembre, les premiers avions, fin novembre. Le corps expéditionnaire ne sera au complet que dans six à sept mois. Le pays est plus grand que la France ; les Chinois en occupent le Nord, les Britanniques, le Sud.

Il y a 1.200 kilomètres de Sai’gon à Hanoï, 12.000 de Marseille à Saïgon. Les difficultés ne sont donc pas terminées, les obstacles ne sont donc pas tous franchis. Mais, arrêtons-nous et faisons le point. Parti de France le 18 août 1945, avec un simple ordre de mission, sans troupes, sans avoir jamais vu l’Extrême-Orient, sans aucun renseignement sérieux sur ce que peut êlre la situation générale en Indochine, le général Leclerc quittait Kandy le 3 octobre, à peine six semaines après, ayant imposé la présence de la France aux Alliés, acquis les connaissances nécessaires, formé son jugement, posé le problème, étudié les diverses solutions. Par son action indirecte en France, il avait donné une forme, un esprit aux unités disparates du corps expéditionnaire. Par son action directe sur place, il avait obtenu un plan précis de transport de ces unités de France en Extrême-Orient. Il en avait organisé l’équipement. Il avait réalisé l’armement des détachements présents. Laissant à Ceylan son sous-chef d’état-major, comme il avait laissé en France son chef d’état-major, pour assurer ses arrières, ses lignes de communications, il partait de l’avant, ayant résolu, en un minimum de temps, des quantités de problèmes à peine entrevus trois mois auparavant.

La machine était lancée.

Cette première victoire de la France, de combien de victoires quotidiennes était-elle faite? Et c’est bien, en effet, une victoire de la France, car il est certain que seulement deux mois plus tôt personne en Extrême-Orient — les Français mis à part — ne croyait à un retour possible.

Dans le très beau discours qu’il a prononcé lors des obsèques nationales du général Leclerc, discours qui nous a particulièrement touchés, M. Teitgen, ministre des Forces armées, parlant de la mise sur pied de la 2e D. B., disait : « C’est ainsi qu’il a déployé tous ses dons, tout son cœur, à préparer un merveilleux outil de précision… Cette victoire faite de ténacité, de méthode, d’action sur les hommes, ne porte aucun nom de lieu ; mais, c’est peut-être par excellence la victoire de Leclerc. » Je crois que ces paroles si justes s’appliquent exactement et de la même façon aux combats qu’a menés le général Leclerc jusqu’à son arrivée en Indochine. Elles sont la meilleure conclusion à ces quelques pages. Si la France est rentrée en Indochine, c’est d’abord et avant tout au général Leclerc qu’elle le doit.

Commandant LANGLOIS

Vidéo - Août 1945-septembre 1946: le prélude de la guerre d'Indochine

 

Les débuts de la guerre d’Indochine, de la défaite japonaise en août 1945 à l’échec de la conférence franco-vietnamienne de Fontainebleau en septembre 1946

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